Organiser une intervention
Ysabelle-Rose Mouchigam à l’écoute d’un interlocuteur lors d’un événement

Que dire à un collaborateur qui annonce un cancer ?

Être là, oui. Mais comment ?

Il y a des phrases qui font basculer une conversation.

"J’ai un cancer."

Face à cette annonce, on peut être sincèrement touché et pourtant ne plus savoir quoi dire.

Alors, parfois, on cherche immédiatement à rassurer :

"Ça va aller."
"Il faut rester positif."
"Ma sœur a eu la même chose et aujourd’hui elle va très bien."

Ou, à l’inverse, on se tait. Par peur d’être maladroit. Par peur d’être intrusif. Parce qu’on ne sait tout simplement pas comment réagir.

Pour un manager, un collègue ou un responsable RH, la question n’est pourtant pas de trouver la phrase parfaite.

Elle est peut-être beaucoup plus simple :

Comment être là, sans envahir ?

Commencer par accueillir, plutôt que rassurer

Quand quelqu’un annonce une maladie grave, notre premier réflexe est souvent de vouloir enlever sa peur.

C’est profondément humain.

Mais rassurer trop vite peut parfois empêcher l’autre de déposer ce qu’il vit réellement.

Pendant mes traitements contre le cancer, j’ai entendu un jour :

"Ma sœur est guérie. Ça va aller."

Cette personne voulait sincèrement me faire du bien.

Et pourtant, à cet instant précis, ce n’était pas ce dont j’avais besoin.

Sa sœur avait son histoire. J’avais la mienne.

J’aurais peut-être davantage eu besoin d’entendre :

"Je suis désolé que tu traverses ça."

Ou simplement :

"Je suis là."

Accueillir ne signifie pas dramatiser. Cela signifie ne pas chercher immédiatement à corriger l’émotion de l’autre.

Vous n’avez pas besoin de savoir quoi dire

Il existe une phrase extrêmement simple et pourtant rarement utilisée :

"Je ne sais pas quoi te dire, mais je suis là."

Elle ne promet rien.
Elle ne minimise rien.
Elle ne cherche pas à transformer immédiatement une mauvaise nouvelle en message positif.

Elle reconnaît simplement ce qui vient d’être confié.

Et parfois, c’est suffisant.

Demander plutôt que supposer

Nous avons tous notre propre représentation de ce dont une personne malade aurait besoin.

Mais deux personnes confrontées au même diagnostic peuvent avoir des attentes complètement différentes.

L’une voudra parler.
L’autre voudra continuer à travailler aussi normalement que possible.
Une autre souhaitera que ses collègues soient informés.
Une autre encore ne voudra surtout pas que sa maladie devienne son identité dans l’entreprise.

La meilleure question peut alors être :

"De quoi as-tu besoin de ma part, ici, au travail ?"

Ou :

"Comment souhaites-tu que nous gérions les choses avec l’équipe ?"

Cela redonne à la personne quelque chose que la maladie lui enlève parfois brutalement : la possibilité de choisir.

Respecter ce qui appartient à la personne

Un collaborateur n’est pas tenu de révéler à son employeur la nature de sa maladie. L’employeur ne peut pas exiger des informations sur son état de santé ; le médecin du travail est lui aussi tenu au secret médical.

Si quelqu’un choisit donc de vous dire :

"J’ai un cancer",

il vous confie une information personnelle.

Ce n’est pas automatiquement une information à transmettre à toute l’équipe.

Une question toute simple évite beaucoup de maladresses :

"Qu’est-ce que tu souhaites que je dise, ou que je ne dise pas, aux autres ?"

Le collaborateur reste ainsi maître de son histoire.

Ne pas transformer immédiatement la personne en dossier à gérer

Pour un manager, l’annonce déclenche naturellement des questions très concrètes :

Combien de temps sera-t-il absent ? Qui va reprendre ses dossiers ? Quand reviendra-t-il ? Faudra-t-il aménager son poste ?

Ces questions sont légitimes.

Mais elles n’ont pas nécessairement besoin d’arriver dans les trente secondes qui suivent :

"J’ai un cancer."

Il y aura un temps pour organiser.
Il peut d’abord y avoir un temps pour recevoir l’annonce.

La personne avant le planning.

Puis, lorsque le moment sera venu, manager, RH, service de prévention et de santé au travail et autres interlocuteurs pourront travailler sur les conditions de maintien ou de retour dans l’emploi. L’Institut national du cancer rappelle notamment l’existence de dispositifs comme le rendez-vous de liaison après une absence prolongée et la visite de pré-reprise.

Garder le lien… sans imposer le lien

Lorsqu’un collaborateur s’absente plusieurs mois, une autre question apparaît :

Faut-il prendre de ses nouvelles ?

La peur de déranger peut conduire à ne plus donner aucun signe.

Mais l’excès inverse existe aussi : messages répétés, questions médicales, demandes régulières de nouvelles…

Là encore, pourquoi deviner ?

On peut demander avant le départ :

"Est-ce que tu souhaites que nous gardions le contact pendant ton absence ? Et si oui, comment ?"

Un SMS de temps en temps ?
Des nouvelles de l’équipe ?
Aucun contact professionnel pendant quelque temps ?

L’Institut national du cancer encourage les organisations à proposer le maintien du lien avec le salarié absent, notamment pour préserver son sentiment d’appartenance, tout en construisant l’accompagnement avec lui.

Le mot important est bien proposer.

Quelques phrases qui peuvent aider

Il n’existe pas de vocabulaire magique. Mais certaines formulations laissent davantage de place à l’autre :

  • "Merci de me l’avoir dit."
  • "Je suis là si tu as besoin."
  • "Qu’est-ce qui serait le plus aidant pour toi aujourd’hui ?"
  • "Souhaites-tu que nous en parlions ou préfères-tu qu’on reste sur le travail pour l’instant ?"
  • "Qu’est-ce que tu souhaites que l’équipe sache ?"
  • "Je n’ai peut-être pas les bons mots, mais je peux t’écouter."

Ce ne sont pas des recettes.
Ce sont des portes ouvertes.

Et si je dis quelque chose de maladroit ?

Probablement que cela arrivera.
Parce que nous sommes humains.

Trouver sa juste place ne signifie pas devenir un manager parfait capable de prononcer la bonne phrase à chaque instant.

On peut aussi revenir vers quelqu’un et dire :

"Je repense à ce que je t’ai dit tout à l’heure. Je voulais t’aider, mais je ne suis pas sûr que mes mots aient été justes."

Reconnaître une maladresse peut être beaucoup plus humain que chercher à ne jamais en commettre.

Être là, oui. Mais comment ?

C’est précisément la question qui est au cœur de mon travail aujourd’hui.

Parce que la maladie ne bouleverse pas seulement le corps de celui ou celle qui la traverse.

Elle vient aussi questionner les relations : celles des proches, des collègues, des managers, des équipes.

Que dire ?
Que faire ?
Quand intervenir ?
Quand se retirer ?
Comment aider sans envahir ?

Il n’existe pas une seule bonne réponse.

Mais nous pouvons apprendre à mieux écouter, à demander plutôt qu’à supposer et, surtout, à chercher avec l’autre la juste place.

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